Témoignage de Tugdual Clouet

« Lorsque nous approchons une embarcation en détresse, chaque mot et chaque geste comptent. » | Maud Veith| 

« Il faut les sortir de l’eau et les ramener dans un port sûr »

          Lorsque nous approchons une embarcation en détresse, chaque mot et chaque geste comptent. Il faut savoir répondre à la panique comme à l’excitation, qui traduit la joie de nous voir. La clef de voûte d’un sauvetage qui n’échoue pas, c’est la maîtrise du calme.

          Ils étaient 130 rescapés, sur une embarcation en plastique. Des hommes, des femmes, des enfants, des bébés, des mineurs isolés. Si personne n’était venu pour les sauver, ils seraient morts. C’était notre mission : ces gens en détresse, il faut les sortir de l’eau et les ramener dans un port sûr. Et la Libye n’est pas un port sûr…

          En route vers la Sicile, j’ai discuté avec un rescapé, de tout, de rien, de musique, de foot… Il avait mon âge, était né au Cameroun. Il m’a raconté son parcours, glaçant. En Libye, il avait subi, comme tant d’autres, les violences, les tortures, la séquestration, le rançonnage. J’étais dépité. Et puis j’ai remarqué ces deux fillettes qui riaient. Quelques minutes plus tôt, elles étaient apeurées

          J’ai participé à une quinzaine de sauvetages. Certaines embarcations comptaient jusqu’à 420 personnes, dont 115 femmes et des bébés… À bord de l’Aquarius, nous sommes trente, entre l’équipage de marine marchande, les membres de Médecins sans frontières et ceux de SOS Méditerranée. On travaille avec l’équivalent italien des Cross, les centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage.

"Pendant que tout le monde parle, des gens se noient." 

        C’est arrivé plusieurs fois qu’on débarque des morts. Nous avons toutes les tailles de sacs mortuaires, parce que oui, la mort n’est à personne… Les moments difficiles, il y en a, comme ceux où les Libyens interviennent, pendant que nous sommes obligés d’attendre. Les Libyens ramènent ces gens en Libye, où nous savons, eu eux aussi, ce qu’ils vont subir encore…

 

 

          SOS Méditerranée est apolitique. Mais l’association exhorte les politiques européens à apporter une réponse au drame qui se joue, au seuil de notre porte. Nous sommes en train de couver des traumatismes profonds, en n’étant pas capables de comprendre que ces gens ont besoin de vivre, tout simplement. Comme toi, comme moi. C’est ça qu’on oublie, avec le conflit politique autour de l’Aquarius et les entraves à son action de sauvetage.L’Europe ferme ses portes. Pendant que tout le monde parle, des gens se noient. »

Une « vague orange citoyenne » pour l’Aquarius

          Orange, comme la couleur des gilets de sauvetage. Orange, comme la couleur de l’Aquarius, le navire géré par l’ONG SOS Méditerranée et qui vient au secours des migrants en mer. Alors que le bateau est en quête d’un nouveau pavillon, SOS Méditerranée appelle à une mobilisation citoyenne, samedi 6 octobre, à 14 h 30, à Rennes, comme dans d’autres villes de France (Paris, Marseille, Lyon, Nantes, Montpellier, Toulouse, Brest, Bordeaux, Grenoble, Saint-Etienne…)

          « La création de SOS Méditerranée s’inscrit dans le cadre légal de l’obligation d’assistance à toute personne en détresse en mer. Elle se fonde sur les traditionnelles valeurs de solidarité et d’empathie des gens de mer, relaie Bérengère Matta, responsable Grand Ouest. Nous demandons à tous les États d’Europe de mettre en place, ensemble, un modèle pérenne sur l’accueil des rescapés. »

TEMOIGNAGE. Tugdual Clouet, marin sauveteur : « À bord de l’Aquarius, des gens qui veulent vivre » Recueilli par Angélique Cléret  O.F. le 3/10/2018

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