AU CŒUR DE L’OFPRA

Au cœur de l’Ofpra, antichambre de la France pour les réfugiés

Pour faire face aux dizaines de milliers de demandes d’asile, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides a presque doublé ses effectifs. A Fontenay-sous-Bois, ses agents écoutent au quotidien la douleur des migrants. Et doivent statuer sur leur sort.

M le magazine du Monde | 29.08.2017 à 16h04 | Par Maryline Baumard

Maryline Baumard nous fait vivre le quotidien des employés de l’Ofpra chargés d’écouter le récit de la vie des réfugiés venus demander l’asile en France et de décider de leur avenir.

Le sol est jonché de cadavres entre les maisons éventrées. Ça sent la poudre. Quand Ahmad met un point final à son récit, le box où il a raconté son histoire ressemble à un champ de ruines. Anne, l’officier de protection instructeur, fixe l’interprète comme pour retrouver un point d’ancrage dans le réel. Les deux femmes se taisent, opérant un retour virtuel au siège de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), à Fontenay-sous-Bois, en banlieue parisienne, où ce récit a débuté trois heures auparavant.

Là, dans cette tour de verre où se joue le sort de tous ceux qui demandent l’asile à la France, l’histoire d’Ahmad a pourtant commencé en douceur. L’auditrice a posé le cadre, prononcé le rituel : « Bonjour, je suis l’officier de protection qui va inscrire votre demande d’asile. Rien de ce que vous direz sur vos craintes dans votre pays d’origine ne sortira de cette pièce. » Puis elle a suivi mentalement le jeune Syrien, distribuant du pain à Alep. Quand le danger s’est rapproché, dès 2013, elle a « couru » à ses côtés pour échapper aux arrestations d’après manifs et aux explosions des barils de poudre ; jusqu’au moment où les hommes de l’Etat islamique sont venus en armes le sommer de fermer l’école ouverte par son comité de quartier, ou d’y enseigner le djihad. « Les morts sont morts. Moi, je suis parti fin 2013 vers la Turquie », résume de manière lapidaire le jeune militant de 24 ans qui a préféré lâcher « sa » révolution qu’y laisser sa peau. Il traîne, depuis, la mauvaise conscience d’être encore vivant, quand tant d’autres s’en sont allés.

800 « OP », les officiers de protection

Chaque jour, Anne écoute un peu de la douleur du monde. Comme elle, 800 officiers de protection de l’Ofpra, les « OP » tels qu’on les surnomme, auditionnent les exilés. D’ici à quelques mois, ils seront plus nombreux encore et la maison connaîtra de nouvelles réorganisations pour raccourcir les cinq mois d’instruction des dossiers, comme le requiert le « plan migrants » présenté par le premier ministre cet été.

Anne, 35 ans, continuera à décider, au nom de la France, qui peut bénéficier de la Convention de Genève de 1951. C’est le texte sur lequel se fonde son travail, qui définit le droit d’asile et permet de protéger celui qui « craint avec raison d’être persécuté du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un groupe social ou de ses opinions politiques ». Ce cadre juridique précis exclut tous ceux qui ne sont pas personnellement menacés et empêchés de retourner chez eux. Anne a posé sa valise là, après des études de russe, huit années de travail humanitaire de terrain avec des missions pour la Croix-Rouge internationale en Ukraine et dans d’autres pays de l’ex-bloc soviétique. La jeune femme avait envie d’un retour en France, certes, mais aussi de continuer à travailler pour ceux à qui elle avait porté secours. De sa voix douce, elle raconte son meilleur souvenir : « La première fois où j’ai accordé la protection de notre pays à une femme. Ce moment a résonné fort et longtemps en moi. »

Chaque jour, les 100 box de verre bruissent de ces vies brisées, des déchirements et de l’errance. Partout plane l’enjeu d’un séjour en France.

Dans un box voisin, Mathieu, un autre OP, est sur un marché de Conakry. Là, Alpha, Guinéen de 19 ans, lui explique avoir été battu en octobre 2015, le jour d’une manifestation de l’opposition. Mais son récit piétine ; il a du mal à répondre aux questions, se répète, donne des détails qu’il ne devrait pas connaître s’il avait été laissé inconscient dans son échoppe en feu, comme il l’affirme. Mathieu tente bien de le faire dévier de son autoroute narrative, mais Alpha s’obstine. Stress ? Maladresse ? Difficulté à raconter de celui ayant peu fréquenté l’école ? Récit appris par cœur ? L’OP essaie de le mettre à l’aise en continuant à fouiller méthodiquement sa vie pendant que les pieds d’Alpha tapotent nerveusement le sol. Il joue son maintien en France, où sa famille s’est saignée pour l’envoyer. A la clé de cet entretien, un titre de séjour de dix ans… Ou rien.

Chaque jour, les 100 box de verre bruissent de ces vies brisées, des déchirements et de l’errance. Partout plane l’enjeu d’un séjour en France. Si les Syriens obtiennent dans 97 % des cas le statut de réfugiés, les Afghans dans 81 % et les Soudanais dans 42 % ; les Albanais, eux, voient 89 % de leurs demandes rejetées. Ornella ressort migraineuse après un après-midi au milieu d’une vendetta dans un village albanais. La voix forte du paysan, le cliquetis du clavier d’ordinateur l’ont épuisée… « En plus, cet après-midi, le demandeur m’a interpellée directement d’un “mais t’es albanaise, toi. Tu sais bien comment ça se passe chez nous, alors pourquoi tu me poses toutes ces questions ?” », raconte l’interprète, la petite quarantaine pimpante et dynamique.

« Parfois, on sent qu’une personne a réellement été persécutée, mais elle nous vend un récit que le passeur lui a fourgué comme le truc à dire à l’Ofpra, et on ne peut rien faire avec. » Jérôme, officier de protection

Rompue aux entretiens après sept ans à l’Ofpra, cette spécialiste de l’écrivain Ismail Kadaré, qui aime son pays de naissance autant que la France, vit pourtant chaque audition comme la première. Si elle avoue avoir souvent sa petite idée sur la nécessité d’une protection ou non, jamais elle n’outrepasse son rôle. Comme le requiert la charte de déontologie qu’elle a signée, elle ne donne jamais son avis.

A l’Ofpra, l’OP est roi. Et c’est une lourde charge. Une décision peut engager une vie. « D’un côté, il ne faut pas rater une protection ; de l’autre, il ne faut pas dévoyer l’asile en protégeant ceux qui n’ont pas ce besoin spécifique », résume Anne. La ligne est ténue. « Parfois, on pressent qu’une personne a réellement été persécutée, explique Jérôme, mais elle nous vend un autre récit tout fait, que le passeur ou des sites Facebook lui ont fourgué comme le truc à dire à l’Ofpra, et nous, on ne peut rien faire avec… » L’étranger doit en effet « rentrer dans la case ». Or à l’heure où les motifs d’exil s’enchevêtrent, on protège la femme refusant l’excision de sa fille, l’homosexuel persécuté au nom de son appartenance à un groupe social, mais pas la victime du réchauffement climatique qui meurt de faim si elle reste chez elle. Le réfugié 2017 ne ressemble pourtant plus à l’opposant politique du XXe siècle. On est loin d’un Marc Chagall accueilli pour « manque de vision révolutionnaire », d’un Henri Verneuil fuyant le génocide arménien, ou d’une Maria Casarès en butte à l’Espagne franquiste. Alors, comme le policier craint l’erreur judiciaire, l’OP, lui, frémit à l’idée de se tromper. Et à entendre les doléances des migrants rejetés, il semble que son intuition ne soit pas toujours la bonne.

« Moi, je veux déjà être sûre qu’on me dit la vérité », observe Anne, studieuse, en vérifiant et en recoupant les informations recueillies. Si elle a travaillé le dossier d’Ahmad avant sa venue, s’est renseignée sur l’existence effective du comité de quartier, elle visionnera aussi, avant de rendre son avis, un documentaire dans lequel le jeune résistant apparaît. Pour lui, la protection paraît quasi acquise. Pas pour Alpha.

Mathieu va enquêter sur les manifestations autour du marché de Conakry aux dates où le Guinéen était censé y être et voir s’il existe des traces de son histoire quelque part. « Echoppe brûlée, séjour à l’hôpital… je vais chercher », estime cet avocat de formation, qui a travaillé en tant que juriste en Allemagne pendant plusieurs années avant d’entrer à l’Ofpra. Comme s’en amuse un de ses collègues,« quand on travaille ici, on devient suspicieux, on voit du mensonge partout »… Alors, à l’Ofpra, on cherche, on lit et on laboure son terrain.

L’impact du « plan migrants »

Caroline Morin-Terrini se souvient du temps où elle travaillait sur la Turquie. « Nous avions passé une soirée dans un restaurant turc à côté de chez moi. Et quand le patron nous a dit de quel village il venait, l’un de nous a commencé à lui parler du bus qui ralliait la ville voisine avec toujours le même retard. Un autre a enchaîné sur le kiosque qui vendait les tickets et le restaurateur a cru que nous avions vécu là-bas plusieurs années, alors qu’aucun d’entre nous n’y avait mis les pieds », s’amuse rétrospectivement l’ex-OP, aujourd’hui responsable de la très secrète documentation du lieu.

Avec ses vingt-sept personnes, cette « division d’appui » dispose de 72 000 documents sur le portail maison. « Nous épluchons toutes les sources possibles sur les pays et lançons nos propres requêtes à la demande des OP, pour éclairer leur décision. Si les journaux n’ont pas écrit une ligne sur une manifestation, et que nous avons besoin d’infos, nous contactons le parti politique ou le syndicat censé l’avoir organisée », rappelle la jeune femme. Dans ce cas-là, le dossier reste en attente. Ce qui n’est pas idéal pour les statistiques auxquelles le directeur général du lieu, Pascal Brice, tient particulièrement.
« Depuis 2013, j’ai obtenu le quasi-doublement des effectifs à la condition que nous nous réformions pour être plus efficaces et que le temps de traitement des dossiers diminue. Nous sommes aujourd’hui à moins de cinq mois, et serons proches des trois mois à la fin de l’année. Le “plan migrants” de juillet 2017 nous demande de passer à deux et nous y parviendrons avec de nouvelles réorganisations, mais les officiers français sont déjà deux fois plus productifs que leurs homologues européens », observe le diplomate.

L’année de son arrivée, en 2015, la maison a fait face à une augmentation de 24 % des dossiers, et à une autre de 16 % entre 2015 et 2016, grâce à une transformation en profondeur que reconnaissent tous les observateurs. Grande fierté du directeur général, le taux d’accord est passé de 9 % des dossiers à 28,8 % entre 2012 et 2016, de telle manière que c’est désormais l’Ofpra qui protège le plus, loin de

En 2017, quelque 31 000 des 110 000 demandeurs sur lesquels l’Ofpra table pour cette année devraient décrocher le sésame avant appel, et le nombre de réfugiés passera sûrement la barre des 40 000 après le recours. Qu’un tiers seulement des demandeurs obtiennent l’asile, c’est trop peu aux yeux des premiers intéressés et des associations qui les soutiennent. Selon ces dernières, c’est même la preuve que l’Ofpra appliquerait des quotas édictés par le politique…

Les OP démentent fermement. Et rappellent que l’indépendance de la maison est inscrite dans la loi depuis 2015.« Si on n’était pas indépendants, on ne protégerait pas 11 % des Albanais. Le ministère de l’intérieur rêve qu’on soit à moins de 5 %, comme en Allemagne », s’agace l’un d’entre eux.

« On peut arriver par hasard à l’Ofpra, mais on n’y reste jamais par hasard. » Laurence Duclos, cheffe de la division Amériques-Maghreb

Si l’OP décide seul en conscience, il n’est pas pour autant livré à lui-même. Au cœur de la fabrique à réfugiés, il y a le « comité d’harmonisation », un lieu où l’on s’efforce de « réduire au maximum l’impact de la subjectivité sur notre travail », explique son secrétaire, Johan Ankri, qui est aussi délégué syndical. « Quand on sort d’un entretien, on commence par le raconter à ses collègues de bureau, son chef de service, de façon informelle car leurs portes sont toujours ouvertes ; ou plus formelle si on en a besoin », rappelle Anne. Au sein du comité, des groupes de travail produisent en plus des réflexions thématiques et des notes sur les pays. « Ici, chaque OP fait partie d’un ou de deux groupes ; sur la torture, les violences faites aux femmes ou les mineurs, parce qu’on construit ensemble notre approche des sujets », ajoute Johan Ankri.

En parallèle, une réflexion est menée sur chaque pays pour produire une « note d’appui » qui sera validée par le directeur général en plénière et guidera les décisions de chacun. Ainsi, le travail sur la République démocratique du Congo, une des dernières fiches pays à avoir été actualisées sur le portail métier auquel chacun a accès, propose en quinze pages des données géopolitiques, une typologie de la demande, mais aussi un point sur la situation spécifique des mineurs ou des détenus. Lorsqu’un officier traite le cas d’un ressortissant congolais, il s’y réfère. Car si les OP commencent par traiter des dossiers de deux pays seulement, la liste peut s’allonger jusqu’à cinq ou six, au fil du temps.

Des officiers au bagage solide

Dans les années 1970, les officiers étaient eux-mêmes d’anciens réfugiés, mais c’en est fini de cette « consanguinité ». Désormais, on entre à l’Ofpra sur concours à bac + 5, le plus souvent avec un solide bagage, des expériences de terrain en humanitaire comme pour Anne, d’excellentes connaissances juridiques comme pour Mathieu. D’autres ont fait des écoles de commerce. « On peut arriver par hasard à l’Ofpra, mais on n’y reste jamais par hasard », résume Laurence Duclos, cheffe de la division Amériques-Maghreb, venue pour quelques mois en 1990 et jamais repartie. Comme Mourad Derbak, chef de la division Europe, elle fait partie de ceux qui ont vu la maison se transformer.

« A mon arrivée, il n’y avait même pas de gestion prévisionnelle », se souvient Laurence Duclos. Désormais, tous les mois, tableau de bord en main, l’équipe de direction essaie d’anticiper. « Comment répondre mieux et plus vite à l’augmentation des flux africains ? Six cents dossiers par mois, ça ne suffit plus, on va recréer du stock, si on ne s’adapte pas. Faut-il que des OP d’une autre division viennent en renfort au pôle Afrique ? », interroge Pascal Brice, au comité de pilotage de juillet, gêné que des demandes du Sénégal, du Congo et du Nigeria commencent à s’entasser sans être instruites…« Cela permet de se concentrer sur un public particulier », explique Mourad Derbak, grand organisateur des missions à Beyrouth, Amman, Ankara ou Athènes, d’où sont arrivés de nombreux relocalisés dans le cadre de la solidarité européenne et de l’aide aux pays limitrophes de la Syrie.

Violence des récits

Les auditions se déroulent comme en France, à la différence près que « des agents d’autres services travaillent à côté de nous, entendent certains profils et peuvent exclure des gens au nom de la sécurité publique », rappelle Pascal Brice. Seul l’Ofpra décide qui sera réfugié, mais le gouvernement peut mettre un veto sur une venue. L’objectif est d’empêcher un terroriste déguisé en réfugié d’entrer. Une préoccupation majeure depuis les attentats du 13-Novembre. Tous les nouveaux OP sont désormais formés à cette détection, qu’ils soient en mission ou dans les locaux de l’Ofpra. En ce jour de juillet, un dossier estampillé « sensible » entre les mains, Mourad Derbak referme la porte du bureau du directeur. Le cas suscite la plus grande attention et pourrait être rejeté pour « menace grave à la sûreté de l’État ». Une situation rare, mais qui s’ajoute à celle de personnes ayant pu torturer. Eux ne sont pas dignes de recevoir la protection de la France.

« gardienne de la mémoire des réfugiés ». Elle prend soin des fichiers où ils ont laissé leur vieil état civil pour qu’on leur fasse de nouveaux papiers. Louise n’a pas toujours travaillé là. « Avant, j’étais OP », raconte-t-elle. Vingt ans après, ses bras nus se couvrent encore de chair de poule à l’évocation de son histoire : « Un jour, j’ai eu un choc en arrivant dans le box pour entendre un policier algérien du temps du GIA. Cet homme ressemblait beaucoup à mon père. J’ai écouté son histoire, soupire-t-elle, s’appuyant au mur pour ne pas chanceler, et ça a été l’entretien de trop. On l’avait torturé sous les yeux de sa fille, qui avait succombé à un arrêt cardiaque », explique celle qui a ensuite tenté de reprendre ce métier. En vain.

Pour vivre à côté, oublier la violence des récits et la gravité des enjeux, Anne s’est lancée dans la sculpture et le sport. Sa responsable, elle, oublie les dossiers en photographiant du street art. Arrivée depuis un an et demi, une autre jeune femme se réjouit de s’être enfin débarrassée d’un cauchemar récurrent : un homme renvoyé dans son pays, emprisonné et torturé. Le sort qui guette celui que la France rejetterait à tort. A l’heure où le gouvernement veut accélérer le renvoi des déboutés, où des avions atterrissent à nouveau au Soudan, cette angoisse monte d’un cran à Fontenay-sous-Bois.

Gérard Sadik