« On est la piste de danse, et les jours viennent nous piétiner… »

Après trois semaines enfermé au CRA du Mesnil-Amelot, la révolte d’Atef n’a pas laissé la place à la résignation. Quelques jours après son premier témoignage (diffusé le 26 octobre), en voici un second.

Très chers lecteurs

La lampe de mon téléphone éclaire ma sombre chambre,
Et sur ma feuille vierge, mon stylo fait danser son ombre…
Nous sommes le 29 octobre,
Tout le monde profite de l’heure manquante,
Et nous…
Et nous, nous sommes condanés à passer une heure de plus dans ce maudit centre…
Il faut que je me concentre, il faut que je vous montre,
Il faut que je trouve le moyen pour décrire cette peur au ventre…
C’est fou, c’est toujours pas l’heure de manger,
Mais tout le monde est debout…
Personne n’a réglé sa montre…
La cour est fermée, les corps se baladent…
Il se croisent sans dire un mot…
Il n’y aura pas de jus d’orange,
Ni des croissants…
Mais voilà, tout le monde est là… attendant l’ouverture du bloc…
Attendant l’arrivée des matons…
Espérant ne pas être appelés…
Espérant une journée de plus sur le sol français…
Rien n’a changé…
Toujours les mêmes regards vides
Toujours les mêmes visages désespérés !
Combien sont déjà au bled ?
Combien sont entrain d’arriver ?
Qui le sait ?… personne…
Mais tous se posent les mêmes questions,
En espérant d’être libérés…
Certains partent,
Certains viennent,
Et peu sont relachés…
Et ils partent…
Et ils viennent…
Comme dans les valses de Vienne
Sauf qu’ici, personne n’est l’invité…
On est la piste de danse,
Et les jours viennent nous piétiner…
Ils nous font haîre notre existance
Ils brisent la moindre de nos chances…
On y est et on y pense… à quand, nous vivrons cette dernière danse ?
Et ils partent, et ils viennent…
Se demandant, si par hasard, il y a le même sang qui coule dans nos veines…
On se les pose ces questions…
On se les pose pas à voix haute…
On se les pose pas entre nous…
On les pense… et ce regard croisé, vide de toute vie, nous les dicte en un simple instant… le moment d’un regard, le temps d’un triste bonjour…
Une infinité de questions collégiales.
Aucune réponse… plein de suppositions…
Qui sera le suivant ?
Qui le suivra… ?
Qui sera suivi et par quel suivant ?…
La suivance !! je ne sais pas si un tel mot existe mais tout les moyens sont bons pour vous donner un semblant de réalité…

Très chers lecteurs

Je danse avec la langue française, et je réinvente les chorégraphies,
Je mélange les sens, je suis un créateur de mots…
Je cherche l’ultime remède,
Celui qui guérira nos maux…
Dans une autre vie,
Je serais Mr Larousse, et je m’appellerais Robert…
Et au nom de mes frères…
Je scillonerai la terre…
Et je porterai seul, la plupart des fardeaux…
Quelle responsabilité !!
De vouloir comme un cancre, submerger de joie cette triste réalité…
Alors j’écris et je danse…
Et dans les bureaux de la Cimade,
Je traduit leurs histoires et je vis pleinement leurs souffrances…
Et quand je vois les larmes de Julien*,
Les sourire de Constance*…
Je me dis que mon combat a un sens
Et que mon aimble implication, augmentera peut-être leurs chances…
Muni de mon sabre « BIC » et de mon bouclier « A4 »…
Je refuse de les abandonner,
Même si je fini à quatre pattes…

Très chers lecteurs

Très chers inconnus…
J’ai peur pour mon cœur qui pleure…
J’ai peur qu’il en perd la vue…
J’ai peur et je console mon « Moi » qui pleure…
Je me sens seul parmi ces pluriels…
Je suis cet ange déchu…
Je regarde les autres…
Je regarde les cieux…
Je regarde en boucle le film de ma vie…
Je repasse sans cesse tout ces sorts vécus…
Je regarde ce cortège d’Airbus…
Et j’attends un future potentiellement foutu…
Les jours se suivent et le prochain ne se mettra pas à l’infinitif…
Chaque jour se conjugue par une infinité de temps…
Et chaque temps vient d’un tempérament, par l’incertitude, déjà contaminée !!
Si seulement j’avais le bon passport…
Si seulement j’esquive le déport…
Et si au lieu de chavirer sur les digues…
Le bateau de ma vie, se trouve au moins une place au port…
Ai-je raison ? Ai-je tort ?
Suis-je le taureau ? Suis-je le matador ?
Les questions viennent de toute part…
Et la réponse, jamais ne sort.

Très chers lecteurs

C’est loin d’être ma dernière lettre…
Les larmes de mon sabre dessinerons l’habillage de mes pages…
Et d’une lettre à une autre, je vous emmenerais dans des nouveaux voyages…
Lettre après lettre, ouvrage après ouvrage,
J’écrirais ce livre,
Je le brulerais s’il le faut…
Mais je ne tournerais JAMAIS la page !!

* Atef Yacoubi, n°1462

(*) : Les prénoms ont été modifiés.