CRA se passe près de chez vous

Chronique du centre de rétention de RENNES

 En juin 2019

 La Cimade dénonce toujours l’existence des centres de rétention 

et appelle à leur fermeture. 

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               Qu’est-ce qu’un centre de rétention administrative (CRA) ? C’est une prison, malgré le rejet de cette appellation par les gouvernements successifs, pour les personnes étrangères étant en situation irrégulière sur le territoire français. Leur enfermement n’est pas lié à une situation pénale mais à leur simple situation administrative. Depuis le 2 janvier 2019, les personnes peuvent être enfermées pour une durée allant jusqu’à 90 jours, pour 45 jours précédemment. Le temps moyen d’enfermement pour l’année 2018 dans le CRA de Rennes était de 12 jours.

Loin des yeux, loin du droit

             

               Ces dernières semaines, de nombreux pères de famille ont été enfermés au centre de rétention de Rennes, éloignés de leurs enfants et compagnes et risquant de ne plus les revoir pendant une très longue période en cas d’expulsion.

               Ainsi, Adam, enfermé suite à un contrôle d’identité, est en couple avec une jeune femme française. Ils ont un enfant en bas âge qu’ils élèvent ensemble et elle est enceinte de six mois.  Il a entamé des démarches pour essayer de régulariser sa situation mais il n’a pas encore réuni tous les papiers nécessaires. En effet, obtenir un titre de séjour en tant que parent d’enfant français est un parcours semé d’embûches car il faut prouver par différents moyens son implication dans son éducation. Il faut fournir des photos, des attestations de proches, garder les tickets de caisse qui prouvent que le parent a acheté de la nourriture, des vêtements ou encore des couches pour son enfant. Si la personne n’a pas conscience de toutes ces exigences de preuves et qu’elle n’est pas en mesure de les présenter, elle n’obtiendra jamais un titre de séjour alors même qu’il est indéniable qu’elle est le parent de l’enfant et qu’elle s’en occupe.  

               La situation du père peut être d’autant plus difficile s’il est séparé de la mère de l’enfant. Dans ce cas, entretenir des liens, réunir des preuves de ses liens et le soutien des proches peut s’avérer quasi impossible.  Le père n’a alors plus aucun droit et peut être éloigné du territoire et ainsi séparé de son enfant durablement. 

               Par ailleurs, la loi de septembre 2018, impose au parent étranger, si le couple n’est pas marié lors de la naissance de l’enfant, de prouver que le parent français contribue également à l’entretien et à l’éducation de l’enfant. En pratique, ce dispositif conduit les mères, d’un enfant né d’un père français, à devoir prouver que le père de son enfant contribue bien à l’entretien de celui-ci pour pouvoir prétendre à un titre de séjour temporaire.

             Ces conditions pour les parents étrangers nient la réalité des parcours de vie et des histoires familiales, notamment lorsque des mères et leurs enfants se retrouvent isolés du fait de l’abandon par leur conjoint et père, ou se voient contraints de s’en détacher du fait de circonstances difficiles, comme des violences familiales.

               Il faut également évoquer le cas des parents qui sont venus avec leurs enfants car ils ont souhaité fuir leur pays et/ou vivre dans de meilleures conditions.  Certains ne rentrent malheureusement pas dans les cases restrictives de la loi française, ils peuvent alors se retrouver enfermés en rétention administrative et expulsés loin de leur famille.  

               C’est le cas d’un père arménien qui a été récemment expulsé vers son pays et que la préfecture a séparé de ses 3 enfants, scolarisés en France.  Cette pratique vise à faire pression sur le reste des membres de la famille et en général, la préfecture considère que « la cellule familiale peut se reconstituer dans le pays d’origine ».  

              Ainsi chaque jour, des personnes ayant établi une vie familiale en France se retrouvent enfermées, expulsées, séparées de leurs familles, car les préfectures appliquent aveuglement des lois trop répressives.

Barbelés

Paroles retenues

            « Enfermer des personnes pour des raisons administratives, pendant 90 jours, ce n’est vraiment pas bien. C’est un budget énorme et ça ne sert à rien. Moi, je pense que la procédure devrait être plus rapide, au bout de 48 heures quelqu’un devrait savoir s’il est expulsé ou non.

             Moi, j’ai 42 ans, je suis quelqu’un de respectable. Ici, je me retrouve avec des jeunes, qui ont fait des bêtises, on est tous mis dans le même sac. Je suis contre ça.

             Une autre observation : depuis mon arrivée, j’ai discuté avec des gens enfermés ici, il y en a qui ont été enfermés plusieurs fois (3, 4, 5 fois), ils ont visité tous les centres au niveau national. J’ai discuté avec des gens pour savoir pourquoi ils ont été arrêtés, comment ils se sont retrouvés là. Certains sont en tort. Moi, selon la préfecture, je n’ai pas respecté les règles, ils ont dit que j’étais en fuite car je n’ai pas respecté mon assignation à résidence. Mais je ne suis pas en fuite, je suis là et je me suis présenté volontairement au commissariat, ce qui n’est pas quelque chose que fait une personne en fuite.

              Je me compare avec les gens du centre, certains ont fait beaucoup de conneries mais certains n’ont rien fait. Leur dossier administratif, leur vie, est correcte, toujours légale. Il faut prendre en compte les aspects de la vie privée des gens aussi. Je ne comprends pas, je suis enfermé comme un prisonnier alors que je n’ai jamais rien fait de toute ma vie. Ça fait mal, je suis blessé et déçu.

              En plus, la nourriture m’a rendu malade pendant plusieurs semaines, j’ai eu peur pour ma santé. On risque également d’avoir des maladies à être enfermés tous ensemble dans de mauvaises conditions. C’est injuste, incorrect. Je ne comprends pas les raisons de notre enfermement.

              Par rapport aux policiers qui travaillent ici, si vous les respectez, ils vous respectent, du moins la majorité.

              Mais des jeunes qui arrivent ici, qui sont très jeunes dans leur tête, ils n’ont rien vu dans la vie. Par rapport au 30, 60, 90 jours d’enfermement, ils n’ont pas d’expérience de la vie, ça crée forcément des problèmes. Ils explosent. Ils sont seuls, ils n’ont pas d’argent, pas de cigarettes, personne ne leur rend visite, ça crée des problèmes.

              On pourrait appeler cet endroit une prison. Certaines personnes qui arrivent de prison disent que la prison c’est mieux qu’ici. Ici, c’est le pire.

             De se retrouver ici pour une simple erreur, ça fait mal. J’ai pleuré pas mal de fois. De se retrouver enfermé derrière des barreaux, ça va pour des personnes qui ont fait des bêtises, sinon non. Je ne vois pas les droits de l’homme ici.

              J’ai envie de fonder un foyer avec ma compagne, d’avoir des enfants, de continuer ma vie comme tout le monde. »

 

William, expulsé après 35 jours d’enfermement

Photo © Catherine RUE

Derrière les barbelés

« Eh ! Nous sommes là !

Et pourquoi sommes-nous là ? Pour rien, nous sommes là pour rien !

Nous n’avons rien fait, nous ne sommes pas des voleurs, nous ne sommes pas des truands, nous ne sommes pas des délinquants ! Nous n’avons commis aucun délit !

Et pourtant, nous sommes là. Enfermés derrière des barreaux comme des animaux derrière les grilles d’un zoo.

Et pourquoi ?

Parce que nous n’avons pas de papiers !

Est-ce que la condition humaine se résume juste à la détention de papiers ?

Une pièce d’identité, tu es un humain, pas de pièce d’identité, tu n’es rien. Et quand tu n’es rien… on t’enferme. On t’enferme, pour te renvoyer. Enfin, surtout t’envoyer dans un pays qui, pour toi, est bien souvent devenu étranger ! Et oui, bien souvent, on ne le connaît pas ce pays, ou plus, ou si peu !

Mais voilà, tu n’as pas de papiers ! »

         Anne, bénévole Cimade

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