CRA se passe près de chez vous #15

Chronique du centre de rétention de RENNES

Photo Thierry PASQUET

 En mars 2020

 La Cimade dénonce toujours l’existence des centres de rétention 

et appelle à leur fermeture. 

Loin des yeux, loin du droit

              

               Pour les personnes étrangères, tout peut basculer en une fraction de seconde. La vie qu’elles ont essayé de construire en France peut s’envoler lors d’un contrôle au faciès en pleine rue, alors qu’elles travaillent, qu’elles se rendent à la préfecture, qu’elles font des démarches pour tenter de régulariser leur situation… Parce que la loi prévoit de nombreuses possibilités de retrait d’un titre de séjour, certaines personnes se retrouvent, quasiment du jour au lendemain, en situation irrégulière. Loin des stéréotypes fréquemment présentés, notamment par les médias, voici trois histoires de personnes rencontrées au CRA de Rennes :

  • Romain est arrivé en France en 2009. En 2011, il se marie avec une française et file le parfait amour. Tout bascule dans la vie de Romain lorsqu’il décide de se séparer de sa compagne. Une décision, d’ordre privé, sans conséquences pour la majorité des personnes mais qui devient cruciale pour les personnes étrangères. Le renouvèlement de sa carte de séjour lui est refusé et malgré qu’il soit en période d’essai dans une usine Ford, la préfecture de la Sarthe lui notifie une obligation de quitter le territoire et décide de l’enfermer au centre de rétention de Rennes en attendant son éloignement. Il sera expulsé un mois plus tard.
  • Pour Ansi, tout a basculé à ses 18 ans. Il est arrivé en France depuis mars 2017 après un long périple depuis l’Albanie. Il s’est installé à Lyon où il a été pris en charge en tant que mineur isolé par l’Aide sociale à l’enfance. Il était hébergé et scolarisé, et a pu commencer à se reconstruire et à s’intégrer. Mais en septembre 2019, à sa majorité, Ansi a été mis à la porte par les services du département du Rhône. Sans ressources, il trouve d’abord refuge chez un ami qui l’héberge quelque temps, puis il se retrouve à la rue. Après de longues semaines à dormir dehors, il décide de quitter Lyon et achète un billet de car pour tenter sa chance à Bordeaux. Durant le trajet, son car est contrôlé, les policiers le font descendre. La préfecture, informée de sa situation, prend à son encontre une décision d’expulsion et décide de l’enfermer au CRA de Rennes. Il sera libéré par le juge et remis à la rue.
  • Tout bascule lorsqu’en sortant des Restos du cœur Naby est interpellé. Des policiers en civil l’ont arrêté, et n’ont arrêté que lui, pour contrôler ses papiers alors que rien ne lui était reproché. Il a été conduit au CRA pour être expulsé du fait de l’OQTF qui a été prise à son encontre. Sa situation de santé, nécessitant des soins réguliers et une prise de médicaments quotidienne, n’a pas été prise en compte et son enfermement a entrainé une rupture de traitement pendant plusieurs jours. Les membres de l’association dont il fait partie nous ont contactés pour essayer de lui venir en aide. Il a finalement été libéré par le juge. Il a dû jeter les denrées périssables qu’il avait dans ses sacs de courses qui n’avaient pas été mises au frais et avaient commencé à pourrir à l’accueil du CRA.

Ces histoires ce sont celles de milliers de personnes qui voient, en un instant leur vie basculer.

La Cimade a travaillé avec des personnes exilé.e.s afin de leur donner la parole. Ces témoignages sont à retrouver sur le site ; La Cimade

préfecture en fév 2020.

Paroles retenues

               “Ce n’est pas un environnement accueillant. Ce n’est pas plaisant. C’est malheureux de trouver des gens ici. Il n’y a pas de différence entre nous et les criminels. Au niveau de l’hygiène c’est dégueulasse, des fois ça pue les égouts, des fois c’est les toilettes qui puent. Il n’y a pas d’hygiène ici. Pour moi l’hygiène passe avant tout, je préfèrerais que ce soit propre plutôt que d’avoir la télé. Si l’hygiène ne va pas la santé ne va pas. C’est un petit peu de la maltraitance. La bouffe est dégueulasse. On dirait que ça sort du congélateur et qu’ils le mettent au micro-ondes. Il n’y a pas de sel ou de poivre. On dirait de la nourriture pour des gens malades. Tous les jours on mange du potage et de la purée. Pourtant on a des dents on peut mâcher. Je pense que c’est psychologique, ils font ça pour affaiblir les gens. Quand les gens sont faibles ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent, ils ont toujours le moral faible. Ici on n’a rien à faire. Moi je suis quelqu’un qui me lève tôt, qui fait du sport. Mais ici je perds mes capacités mentales. On passe notre journée à dormir, ce n’est pas bon. On a droit à rien. Même la chaîne TV on ne peut pas la changer. Ils font ce qu’ils veulent avec nous. Si on commence à élever un peu la voix ils peuvent nous apporter des ennuis. Les policiers ne font rien pour nous, ils nous disent tout le temps « après, après, après ». On est obligés de crier, on pourrait mourir dans notre chambre qu’ils ne bougeraient pas.

               Même le médecin, il n’est pas là pour nous aider. On est tout le temps fatigué, déprimé, mais quand on va le voir il demande seulement si on veut des médicaments pour dormir. Si on ne mange pas bien, on ne peut pas être en bonne santé, mais il dit que ça ce n’est pas son travail. Il est là pour donner des médicaments.

               Ce que je ne supporte pas non plus c’est qu’à chaque fois qu’on va chez le juge on est tout le temps menotté. Ce n’est pas normal. On y va pour des problèmes administratifs, pas parce qu’on est des criminels. Ils agissent comme si on était des criminels mais c’est faux.

               Je lutte pour l’égalité. On dit « liberté, égalité, fraternité » mais ça n’existe pas. Cette phrase c’est un peu comme si on était à la télé, qu’il y avait le son mais pas d’image. Ce sont des paroles en l’air, on ne ressent pas ça. Si les Français connaissaient le sens de cette phrase, on n’aurait pas notre place ici. C’est vicieux. Ils savent très bien qu’on a des droits mais ils ne veulent pas nous les donner parce qu’on n’est pas français. Moi j’ai lu beaucoup de livres, Napoléon il accueillait tout le monde mais malheureusement maintenant ce n’est plus comme ça.

               Si le gouvernement voulait, il pourrait faire autrement. Nous donner une chance de nous intégrer. Ici je perds mon temps. Je ne peux pas travailler alors que j’ai fait des études, je parle parfaitement français. Je ne peux pas voir ma famille, alors qu’elle est en France depuis près de 50 ans.

               Ici c’est comme être dans un film dont on ne connaît pas la fin. On ne sait pas ce qu’il va se passer et on doit être préparé. Il faut être fort mentalement. “

Kevin, enfermé depuis 47 jours

Qu’est-ce qu’un centre de rétention administrative ?

               C’est une prison,(malgré le rejet de cette appellation par les législateurs successifs) pour les personnes étrangères en situation irrégulière sur le territoire français. Leur enfermement n’est pas motivé par une sanction pénale mais est la conséquence directe de leur situation administrative. Depuis le 2 janvier 2019, les personnes peuvent être enfermées pour une durée allant jusqu’à 90 jours. Le temps moyen d’enfermement durant l’année 2019, dans le CRA de Rennes, était de 13 jours.

Pour aller plus loin :

 

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