CRA se passe près de chez vous #15

Chronique du centre de rétention de RENNES

Photo Thierry PASQUET

 En août 2020

 La Cimade dénonce toujours l’existence des centres de rétention 

et appelle à leur fermeture. 

Loin des yeux, loin du droit

                Le 29 juin dernier, nous dénoncions le retour à l’anormal qu’entrainerait la réouverture du CRA de Rennes. Un mois et demi plus tard, il est temps de dresser un premier bilan.

 

 

             De nombreuses personnes continuent d’être enfermées alors que l’administration sait que pour certains pays aucun vol ne pourra être organisé du fait de la fermeture des frontières. C’est notamment le cas pour les personnes de nationalité algérienne, puisque l’Algérie se maintient en état d’urgence sanitaire. Le consulat ne délivre plus de laissez-passer jusqu’à nouvel ordre, les compagnies aériennes sont à l’arrêt et les vols commerciaux suspendus. Pourtant, malgré tous ces éléments, un homme algérien, père de deux enfants français dont un nourrisson, né alors qu’il était enfermé au CRA,  a été privé de liberté pendant 30 jours. Il aura fallu qu’il passe devant 5 juges avant que l’un d’eux admette finalement qu’il n’y a aucune perspective raisonnable d’éloignement vers l’Algérie et qu’il soit libéré et ce alors que dans d’autres CRA de France (notamment à Toulouse et Bordeaux),sur la même période, les personnes de nationalité algériennes ont été systématiquement libérées sans subir cette privation de liberté illégale. Sa compagne nous a fait part de son témoignage. 

               A l’inverse, certains pays ont rouvert leurs frontières et des vols réguliers ont été rétablis. Les préfectures, censées faire toutes les démarches nécessaires afin que la durée d’enfermement des personnes soit la plus courte possible, devraient donc être en mesure de réserver un vol rapidement. Pourtant ces derniers jours, plusieurs personnes titulaires d’un document voyage, ont payé elles-mêmes leur billet d’avion afin de pouvoir partir rapidement. Il est intolérable que les personnes privées de liberté sur décision préfectorale se retrouvent à prendre en charge financièrement l’exécution de cette mesure contraignante. Elles se retrouvent alors face à un choix inadmissible : financer leur expulsion ou subir un enfermement prolongé.

               D’autre part, à la fin du mois de juillet, un couple accompagné de leurs deux enfants âgés de 10 et 12 ans ont été enfermés au centre de rétention suite à l’évacuation du squat où ils vivaient. Malgré les 7 condamnations de la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour l’enfermement des enfants en rétention, dont la dernière datant du 25 juin 2020, l’administration persiste cette pratique abjecte au mépris total de leurs droits les plus fondamentaux. La famille a finalement été libérée par la préfecture après 24h, mais rien n’effacera le traumatisme de cette nuit passée au CRA, pour rien.

               Toutes ces situations dramatiques démontrent une fois de plus l’absurdité et la violence de la rétention administrative ainsi que les abus récurrents des préfectures qui agissent de la sorte en toute impunité. Afin de dénoncer leurs conditions d’enfermement au CRA, douze personnes ont entamé ce lundi 10 août une grève de la faim. Leurs revendications sont publiées plus bas.

             La Cimade réaffirme une fois de plus la nécessité de fermer l’ensemble des centres de rétention, ces lieux déshumanisants, portant atteinte à la dignité des personnes. 

En juillet 2020

Paroles retenues

            

Communiqué des personnes enfermées au CRA de Rennes

Le 10 août dernier, douze personnes enfermées au CRA de Rennes ont entamé une grève de la faim. Par ce communiqué ils souhaitent dénoncer leurs conditions d’enfermement.

Au Centre de rétention de Rennes, nous n’avons aucun droit ici, ils sont bafoués. On s’acharne sur nous.

Voilà comment ça se passe une journée au Centre de rétention :

Les policiers nous réveillent tous les matins, sans un bonjour. Ils claquent les portes et allument la lumière. Ils rentrent parfois dans nos chambres, la nuit, pour rien. Il n’y a pas de respect et on entend des « c’est moi le chef, je fais ce que je veux. »

Ensuite de 9h à 11h, on est dehors. Soit disant il y a le ménage donc ils ferment les chambres mais c’est encore sale après. Il y a des souris et des cafards. On va parfois demander des choses à l’accueil mais ils nous disent d’attendre ou veulent rien nous donner. Il n’y a pas de rapports humains.

Si on avait le moral, on ferait un peu de sport mais ce n’est pas le cas.

Puis à partir de 12h, ils nous appellent comme des animaux pour aller manger. Il y a une brigade qui nous laisse manger tous ensemble et on s’assoit où l’on veut alors que l’autre fait des groupes de 5 et nous place.

Parfois on a du porc alors que certains n’en mangent pas et la police nous dit « tu manges ce qu’on te donne ici. ». On nous force aussi à manger de la viande alors qu’on sait que pour certains d’entre nous elle n’est pas halal.

Puis l’après-midi, de 13h à 15h, tout est fermé. On ne peut même pas acheter une bouteille d’eau. On ne fait rien, on est des zombis, on est des animaux.

Après 15h, on ne fait rien non plus. Parfois on nous donne un ballon et parfois on ne peut même pas le prendre. On attend 19h, le repas.

De 19h à 21h, on mange puis on ne fait rien.

A 21h, ils ferment les cages. Ils nous enferment dans les bâtiments où nous avons nos chambres, comme dans un zoo. On entend aussi des phrases racistes. Dans certaines chambres il y a une télé mais pas dans toutes. On est enfermés donc si une personne essaye de se suicider, on ne peut rien faire.

On a du mal à dormir, on fait des nuits blanches et des cauchemars.

Sinon, au centre on peut acheter que des cigarettes. On a une tondeuse et un coupe ongle pour tout le monde.

Pour eux, on est de passage donc nous n’avons pas autant de droits. Certains n’ont même pas d’habits, rien. Ils nous disent « qu’il est temps que vous rentriez chez vous. »

Mais, ils ne nous préviennent pas quand les vols sont annulés. Les médecins, on les demande plusieurs fois mais on ne les voit pas souvent.

En fait, ils sont contents quand on rentre au bled.

Ce qui nous choque le plus c’est que nous ne soyons pas respectés. Qu’on nous insulte et qu’on nous pousse à bout. C’est aussi l’abandon que l’on ressent. Une personne a fait une tentative de suicide il y a quelques jours et elle n’a vu aucun médecin, aucun infirmier. Ils l’ont laissée comme ça. Et puis, le racisme aussi envers nous, la façon dont les policiers nous parlent.

C’est par rapport à tout ça qu’on a décidé de commencer une grève de la faim. On attend que quelque chose change. Pas pour nous forcément mais pour le futur, pour les autres. Pour l’instant ils font du chantage : tu manges pas donc tu n’as pas le droit de jouer à la Nintendo. C’est pour calmer les personnes.

Nous, ce qu’on veut c’est que nos droits soient respectés.

Des gars du CRA de Rennes

Qu’est-ce qu’un centre de rétention administrative ?

               C’est une prison,(malgré le rejet de cette appellation par les législateurs successifs) pour les personnes étrangères en situation irrégulière sur le territoire français. Leur enfermement n’est pas motivé par une sanction pénale mais est la conséquence directe de leur situation administrative. Depuis le 2 janvier 2019, les personnes peuvent être enfermées pour une durée allant jusqu’à 90 jours. Le temps moyen d’enfermement durant l’année 2019, dans le CRA de Rennes, était de 13 jours.

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