CRA se passe près de chez vous #9

Chronique du centre de rétention de RENNES

 En septembre 2019

 La Cimade dénonce toujours l’existence des centres de rétention 

et appelle à leur fermeture. 

               Qu’est-ce qu’un centre de rétention administrative (CRA) ? C’est une prison, malgré le rejet de cette appellation par les gouvernements successifs, pour les personnes étrangères étant en situation irrégulière sur le territoire français. Leur enfermement n’est pas lié à une situation pénale mais à leur simple situation administrative. Depuis le 2 janvier 2019, les personnes peuvent être enfermées pour une durée allant jusqu’à 90 jours, pour 45 jours précédemment. Le temps moyen d’enfermement pour l’année 2018 dans le CRA de Rennes était de 12 jours.

Loin des yeux, loin du droit

               L’administration répète régulièrement que les centres de rétention ne relèvent pas de l’administration pénitentiaire, que ce ne sont pas des prisons, que  » la privation de liberté n’a pas un caractère coercitif  » *, le placement dans un CRA relevant d’une décision administrative et non judiciaire.

               Les personnes étrangères y étant enfermées ne doivent l’être « que pour le temps strictement nécessaire à [leur] départ » **. Seules les personnes ne pouvant pas quitter immédiatement le territoire français devraient théoriquement y être enfermées, selon ce que prévoit la loi française. Pourtant, en intervenant en rétention, nous rencontrons régulièrement des personnes qui veulent repartir, que ce soit dans leur pays d’origine ou dans un pays où elles sont légalement admissibles, le plus rapidement possible. Elles ont des papiers d’identité et sont prêtes à payer leur transport mais cela leur est systématiquement refusé.

               Ainsi, ces derniers mois, à Rennes, nous avons rencontré :

             – Salah, un jeune somalien, ayant obtenu le statut de réfugié en Allemagne, venu en France pour quelques semaines pour voir des amis. Il a été enfermé au CRA de Rennes pendant 24 jours et n’a pas pu passer son examen de fin de lycée en Allemagne, son expulsion ayant trop tardé. L’administration avait pourtant été prévenue de la date. Il avait ses documents d’identité sur lui, son passeport attestant de son statut de réfugié et il a été interpellé alors qu’il était en chemin pour repartir en Allemagne. L’absurdité de la situation et la violence de l’enfermement l’ont conduit à s’automutiler à plusieurs reprises.

            – Ziad, somalien ayant obtenu le statut de réfugié en Autriche, a été privé de liberté pendant 27 jours avant d’être enfin expulsé. Il avait pourtant toujours indiqué son souhait de repartir. Plus absurde encore, l’administration a refusé de lui remettre son passeport lorsqu’il était libre, il lui a donc été impossible de quitter de lui-même le territoire français.

            – Julian, ivoirien, ayant des papiers en Espagne, qui a dû attendre 18 jours avant qu’un vol vers l’Espagne ne puisse être organisé et qu’il ne puisse retrouver ses enfants. Il sortait de plusieurs mois de prison pendant lesquels il a toujours dit vouloir rentrer le plus rapidement possible et être prêt à payer son billet. Aucune démarche n’avait été effectuée par l’administration durant sa détention, ce qui aurait pourtant pu permettre d’éviter son passage par un centre de rétention.

            – Beka, de nationalité albanaise, a été enfermé pendant 21 jours avant d’être expulsé dans son pays d’origine. Il avait, lui aussi, dès le début de sa rétention, informé l’administration de son souhait de repartir, sa mère étant gravement malade, hospitalisée et ses jours étant comptés.

               Toutes ces personnes étaient en possession de leurs documents d’identité et avaient clairement fait part de leur souhait de rentrer. Aucune autre démarche que la réservation d’un vol était nécessaire à leurs expulsions.

               Youssef, de nationalité tunisienne, a également dit, dès le premier jour de sa rétention, qu’il souhaitait rentrer au plus vite. Il aura pourtant fallu à l’administration 57 jour pour récupérer des documents de voyage et organiser son expulsion vers son pays d’origine. Face à la violence de la rétention, il a fait une tentative de suicide au CRA qui a nécessité une hospitalisation de 5 jours.

               Entre 18 et 57 jours auront donc été nécessaires pour réserver des vols pour l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne, l’Albanie et la Tunisie, destinations pour lesquelles plusieurs vols partent tous les jours depuis toute la France. Pour autant, toutes ces personnes ont dû attendre plusieurs semaines, privées de liberté, enfermées derrière des barbelés, traitées comme des criminels, qu’elles ne sont pas.

               Ironiquement, durant la même période, une personne soudanaise n’ayant pas de documents d’identité et craignant pour sa vie en cas de retour au Soudan a été expulsée de force après 30 jours d’enfermement. Durant cette période, l’administration a récupéré un laissez-passer auprès du consulat soudanais et réservé deux vols successifs vers Khartoum.

               Il s’avèrerait donc plus facile pour l’administration d’expulser de force une personne vers le Soudan que d’organiser le retour souhaité de personnes vers l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne, l’Albanie et la Tunisie ? Ou alors, peut-être, les centres de rétention sont-ils des prisons administratives où l’on enferme de manière répressive des personnes du simple fait qu’elles sont étrangères ?

* https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Archives/Les-archives-du-site/Archives-Immigration/La-lutte-contre-l-immigration-irreguliere/Les-centres-de-retention-administrative-CRA
** Article L554-1 du CESEDA
Barbelés

Lexique du CRA :

 

OFPRA : Office français de protection des réfugiés et des apatrides, administration qui statut sur les demandes d’asile

CNDA : Cour nationale du droit d’asile, cour statuant sur les appels formés contres les décisions de l’OFPRA

Paroles retenues

               « Laissez -moi commencer par le début : je suis arrivé en Autriche en 2012, j’ai demandé l’asile et très rapidement, après 4 semaines, j’ai obtenu le statut de réfugié. J’avais une très bonne vie : une semaine après avoir reçu mon passeport, j’ai trouvé un appartement. Une semaine après ça, j’ai trouvé du travail. J’ai appris l’allemand et je me suis très vite intégré à la société autrichienne.

               Mon premier patron, malheureusement, a pris avantage de ma situation, parce que je ne connaissais pas les règles : il ne m’a pas déclaré, j’ai travaillé au noir pendant 1 an et 4 mois, sans le savoir. Vu que je n’étais pas déclaré, je n’ai pas pu toucher le chômage. Je travaillais dans la sécurité, j’ai eu un problème avec la justice : des personnes saoules se sont bagarrées devant moi, j’ai voulu intervenir pour les séparer, l’un d’eux m’a poursuivi et j’ai dû payer une grosse amende. J’ai perdu mon travail, puis mon appartement.

               Je suis parti vivre dans une autre ville, j’ai retrouvé un travail et un appartement. J’avais une bonne vie. J’ai rencontré une femme et nous avons décidé de nous marier vite. Elle était demandeuse d’asile et vivait dans un camp. Elle est venue s’installer chez moi. Mais elle était jalouse, je faisais beaucoup de traductions pour d’autres demandeurs d’asile. Des femmes m’appelaient souvent pour que j’aille traduire dans leurs dossiers. Ma femme était enceinte. Mais elle a voulu qu’on se sépare, on a donc divorcé. Notre enfant est né. Je leur ai laissé notre appartement.

               J’ai dû vivre dans la rue. Je travaillais dans un hôtel mais comme je dormais dans la rue c’était très difficile, j’ai perdu mon travail.

               De nombreux amis m’ont conseillé de venir en France, me disant que la situation était meilleure, que la société n’était pas raciste, que c’était le pays des droits de l’homme. C’est une utopie…

               J’ai donc décidé de partir en France, je n’ai rien pris avec moi, j’avais juste les habits que je portais et un petit sac. Je suis venu à Paris. J’ai été attaqué à plusieurs reprise dans la rue. Une fois, j’ai même été blessé au couteau au niveau du cou, j’en garde une cicatrice. J’ai essayé d‘aller porter plainte, je parlais en anglais aux policiers, mais ils me répondaient en français et n’ont rien fait pour m’aider. Heureusement, un ami somalien m’a emmené aux urgences, je suis resté à l’hôpital pendant 2 jours.

               Mais des amis de ma communauté m’ont conseillé de ne rien dire concernant ma situation en Autriche afin de pouvoir avoir des papiers en France. J’ai donc inventé un nom, pour pouvoir avoir des papiers et une nouvelle vie en France. Je voulais demander l’asile, si ça ne fonctionnait pas je comptais m’enrôler dans la légion étrangère. J’ai eu un récépissé et j’ai été logé dans un centre d’accueil et d’orientation. J’ai dit toute la vérité à la cheffe du centre.

               Mais j’ai eu des problèmes avec d’autres personnes hébergées dans le centre d’accueil, j’ai été emmené au commissariat, les policiers ont trouvé mon passeport autrichien. Tout a explosé : ils m’ont dit que je devais aller au centre de rétention et que je devais être expulsé.

               Vu la situation, j’ai tout de suite dit que je souhaitais partir de moi-même et retourner en Autriche, mais ça n’a rien changé. Je devais être enfermé en rétention. Je suis passé devant un juge qui a décidé que je devais être libéré après 48 heures. Dans mes affaires, j’avais mon passeport autrichien. J’ai dit au juge que je voulais repartir en Autriche le plus vite possible, que j’allais demander à des amis de m’envoyer de l’argent via Western Union pour acheter un billet de bus et partir le jour même.

               Mais le juge m’a dit que cela n’était pas possible, que je ne pouvais pas récupérer mon passeport, qu’il devait d’abord être transféré à la préfecture de Laval et que je ne pourrais que le récupérer via leurs services dans un ou deux jours. J’ai dit au juge que c’était complètement absurde : comment pouvait-il en même temps me dire de quitter le territoire français et en même temps garder mon passeport ? Il m’a dit qu’il était d’accord avec moi mais que c’était la règle.

               Le problème c’est que sans mon passeport, c’est à dire sans pièce d’identité, je ne pouvais pas récupérer l’argent que mes amis m’avaient envoyé via Western Union …

               Le mardi, je me suis présenté à la préfecture, ils n’avaient toujours pas reçu mon passeport et m’ont dit de revenir le lendemain. J’ai passé la journée à déambuler dans les rues. J’ai dormi dehors.

               Le mercredi, un agent de la préfecture m’a dit que mon passeport était là et m’a demandé d’attendre 10 minutes, qu’il allait revenir. J’étais très content, je pensais que je pourrais enfin sortir de cette situation. Mais il est revenu au bout de trois minutes avec trois policiers. Ils m’ont dit que je devais retourner au centre de rétention. Je leur ai dit que ça n’avait pas de sens, que je devais repartir en Autriche le jour-même.

               Ils m’ont dit que la Cour d’appel en avait décidé autrement. Ils m’ont menotté et ils m’ont reconduit ici …

               C’est complètement absurde, il faut changer le système.

               La France a une bonne réputation depuis l’étranger mais quand on y est c’est beaucoup moins beau.

               Je n’ai pas de problème particulier avec les policiers ici. Mais le système est très problématique, vraiment très problématique. La sécurité est faible dans le centre de rétention, il y a du racket, des menaces entre les personnes retenues. Et la police ne fait rien. Ce n’est pas normal. La police devrait nous protéger. Si on nous enferme, qu’on nous prive de notre liberté, le minimum serait qu’on soit protégés et que nos droits soient respectés. »

Ziad, expulsé vers l’Autriche après 27 jours d’enfermement

Photo © Thierry PASQUET

Derrière les barbelés

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