CRA se passe près de chez vous #13

Chronique du centre de rétention de RENNES

 En janvier 2020

 La Cimade dénonce toujours l’existence des centres de rétention 

et appelle à leur fermeture. 

               Qu’est-ce qu’un centre de rétention administrative (CRA) ? C’est une prison, malgré le rejet de cette appellation par les gouvernements successifs, pour les personnes étrangères étant en situation irrégulière sur le territoire français. Leur enfermement n’est pas lié à une situation pénale mais à leur simple situation administrative. Depuis le 2 janvier 2019, les personnes peuvent être enfermées pour une durée allant jusqu’à 90 jours, pour 45 jours précédemment. Le temps moyen d’enfermement pour l’année 2018 dans le CRA de Rennes était de 12 jours.

Loin des yeux, loin du droit

Un homme est mort.

               Le 28 décembre, Vladimir* est décédé, après 9 jours d’hospitalisation. Il avait tenté de se pendre le 19 décembre au CRA de Rennes.

               Il avait été enfermé au CRA de Rennes la veille de sa tentative de suicide. Plusieurs personnes retenues nous ont informé.e.s que, dès le début de la soirée, il avait évoqué un profond malaise et des idées suicidaires. Des personnes dormant dans le même bâtiment que lui ont tenté d’alerter les policiers de leur inquiétude. Rien de cela n’a été pas pris en compte.

               Le lendemain, après le petit-déjeuner, Vladimir s’est pendu dans « sa » chambre, avec ses lacets.

               Il a été retrouvé inanimé par des fonctionnaires de police qui vidaient les bâtiments pour que le ménage puisse être fait. Deux personnes retenues se trouvaient à ce moment-là dans le bâtiment et ont aidé les fonctionnaires de police à le décrocher.

               Ces deux personnes, malgré le traumatisme particulièrement important qu’a provoqué cet évènement, sont toujours enfermées au CRA. Rester dans ces locaux leur fait revivre la scène en boucle. Le suivi psychologique mis en place semble insuffisant au regard du choc subi, tant par ces deux personnes que pour toutes les personnes retenues présentes au CRA.

               Nous sommes témoins de nombreuses discussions portant sur la question de la mort et du suicide. Plusieurs personnes ont commis des actes d’automutilation. Des questions, auxquelles nous ne savons que répondre, nous sont posées encore et encore : pourquoi nous traite-on ainsi alors que nous avons déjà beaucoup souffert pour atteindre l’Europe et que nous essayons simplement de survivre ?

               En 2 ans, 5 personnes sont décédées dans des centres de rétention administrative en France :

  •   une personne de nationalité albanaise, le 22 décembre 2017 au CRA de Marseille,
  • une personne de nationalité algérienne le 21 septembre 2018 au CRA de Toulouse,
  • une personne de nationalité roumaine le 20 août 2019, au CRA de Vincennes,
  • une de nationalité tunisienne le 8 novembre 2019 au CRA de Vincennes,
  • et Vladimir, de nationalité roumaine le 28 décembre 2019, après s’être pendu au CRA de Rennes.

               Vladimir est donc la 3ème personne en 5 mois à mourir dans un centre de rétention.

               La Cimade, qui intervient en rétention depuis 1984, n’a jamais observé une telle série de drames. La funeste multiplication des suicides, des tentatives de suicides et des actes d’automutilations illustre la brutalité de la politique actuelle. Les préfectures enferment des personnes sans aucune prise en charge de leur situation, or certaines sont très vulnérables. Les taux d’occupation des CRA ont fortement augmenté. Depuis un an, la durée maximale de rétention a doublé suite à la dernière réforme législative.

               Combien faudra-t-il encore de morts pour que le gouvernement prenne conscience de l’inhumanité de sa politique ? Nous ne cessons d’interpeler le gouvernement pour qu’il mette un terme à cette politique. Près de 25 000 citoyen·ne·s ont adressé une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur qui reste sourd à cette alerte malgré les drames qui s’enchaînent. Au contraire, les préfectures ont pour instruction d’enfermer toujours plus de personnes dans ces lieux de privation de liberté. La construction de trois nouveaux CRA a même été annoncée à Bordeaux, Lyon et Orléans.

               Cette politique mortifère doit cesser.

OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) : Décision d’expulser prise par une préfecture afin de renvoyer une personne vers son pays d’origine

JLD (Juge des libertés et de la détention) : Juge en charge d’examiner la légalité de l’enfermement des personnes en centre de rétention administrative

Paroles retenues

Ce témoignage a été écrit par un bénévole de La Cimade qui rend régulièrement visite aux personnes enfermées eu CRA de Rennes

CRA blues

-« Grand père pourquoi vas-tu au CRA ? ».

-« Pour rencontrer un pan d’humanité ? ».

-« C’est qui l’humanité ? ».

-« C’est ce qui reste de l’homme quand il n’a plus rien. »

Hommes et femmes sans papiers, sans maison, sans travail, sans passé parfois, sans avenir souvent. Sans argent, sans smartphone, sans cigarettes, sans liberté.

Menottés, humiliés, épileptiques, dépressifs, psychotiques, insomniaques, oisifs, mal nourris.

Corps stigmatisés, bras balafrés, torses tailladés, bouches cousues.

Vies brisées, têtes qui éclatent. Mais… aptes au CRA, car le CRA pratique l’accueil inconditionnel, il ouvre grand ses portes, il étreint ses hôtes jusqu’au dernier souffle, parfois létal.

On nous a vendu la loi ‘fermeté et humanisme’, on a eu ‘l’humanité enfermée’.

Hommes, femmes, enfants privés d’A.M.E. mais avec une âme plus belle que la mienne me remerciant quand je dit : « Désolé je ne peux rien faire pour toi ».

Nos âmes qui s’habituent à la banalité du mais : « On n’est pas racistes mais … », « mais la loi c’est la loi… , ils n’ont pas vocation à…, on ne peut pas accueillir toute la.., on n’est plus chez nous.., il nous coutent cher… et la sécurité… ».

Lu sur une pancarte dans le plus beau parc de la ville : ‘SDF et Immigrés parasites nuisibles’.

– « EH ! OH ! Grand père. Bouge-toi. T’as pas droit au blues ! Résiste. ».

ET

Photo © Thierry PASQUET

Pour aller plus loin :

 

Fermer le menu